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L'homme remplaçable
[Transcription d'une conférence que Renaud Camus, invité par l’association France-Israël, donna à Paris le 8 mars 2012.] Mesdames et Messieurs, j’ai craint jusqu’à la dernière minute de ne pouvoir paraître devant vous ce soir comme convenu car j’étais retenu à la Police judiciaire : c'est le genre d’endroits où l’on sait quand on entre, jamais trop quand on va sortir. J’y étais convoqué par les soins de Mme le vice-procureur Fontette, agissant à la suite d'une plainte déposée contre moi par le Mrap. Le paradoxe, si je puis dire, est que cette plainte porte sur un mien discours prononcé en 2010 aux Assises sur l'islamisation de nos pays et qui avait le même thème général que celui de ce soir, à savoir le Grand Remplacement. Autant dire que l’on on m’a à l’œil et que je parle sur des œufs. D’ailleurs je m’aperçois que je me suis trompé dans le sous-titre de cette conférence, ou que, avec tout ça — Mme Fontette, le gardien de la paix Miche, la rue du Château-des-Rentiers —, j’ai confondu les conférences. Je lis chez vous : “Immigration et changement de peuple”. J’avais cru : “L'Homme remplaçable”. J'espère que ce n’est pas trop grave, car vraiment il n’y a pas loin de l’un à l’autre. Hélas, c'est tout à fait le même sujet.
« Parler est un endroit étrange », disait Blanchot. Une autre particularité de la situation que je vous expose, et qui a failli m’empêcher de m’adresser à vous aujourd’hui, c’est que la plainte du Mrap à mon encontre porte sur un discours, un discours prononcé il y a maintenant une quinzaine de mois, et que ce discours a été publié, il est à présent un livre, ou une partie d'un livre avec deux autres discours, ce recueil de trois allocutions étant paru à l’automne dernier aux éditions David Reinharc, précisément sous ce titre, Le Grand Remplacement. Pourquoi s’attaquer à des paroles quand on dispose d’un écrit, qui dit exactement la même chose puisque même, en l’occurrence, sa rédaction est antérieure à la prononciation dont il a fait l'objet ? Est-ce en vertu d’une ancienne tradition française, pas toujours respectée, certes, qui fait qu'on a quelque scrupule à s’attaquer pour le faire taire à un écrivain en tant que tel, à un livre, à du texte imprimé, tandis que la seule voix serait moins protégée ? Peut-être. Ou bien le Mrap est-il mal informé, tout simplement, et ne sait-il pas que ce livre existe.
Il aurait à cela quelque excuse car la presse n’a pas fait grand chose pour le porter à sa connaissance, ni à celle du public. À cela il y a je crois deux ordres de raison — laissons-en de côté une troisième, qui certes n'est pas inenvisageable, et qui serait que le livre soit mauvais, tout simplement.
La première raison tient à l'ensemble de mes livres, une centaine à peu près maintenant ; à ma “personnalité littéraire”, si l'expression n’est pas trop ridicule ; à moi, pour le dire vite : les médias et moi nous sommes d'emblée détestés. Toujours je me suis permis de dire ce que j’en pensais, qui n’était pas toujours uniment favorable. Or ils sont le pouvoir qui jamais n’oublie ni de pardonne. Un homme qui a dit une fois du mal d’un journal n’existe plus, pour ce journal. Ou bien, si on ne peut pas l’ignorer complètement, on le couvrira de boue. Les deux méthodes ne sont pas incompatibles, on peut le faire disparaître sous la boue. Mais on préfèrera encore n’en rien dire, et consacrer sa mort civile, pour parler comme Tocqueville, que je ne résiste pas au plaisir de citer une fois de plus :
« Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ses coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l’accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l’humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là même vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort. [1]»
La deuxième raison tient au sujet de ce livre, du discours incriminé par le Mrap et de mon allocution devant vous ce soir : le Grand Remplacement. Ce que j’appelle Grand Remplacement est très simple, chacun de nous peut le constater tous les jours, à condition d’avoir l’audace d’en croire ses yeux, son expérience quotidienne, sa souffrance bien souvent, comme celle dont a eu le courage bien rare de faire état dernièrement, à la télévision, face aux autres invités médusés et bien vite indignés, mon ami Richard Millet, quand il a parlé de sa douleur à être seul ou quasiment seul de son espèce, seul de sa race, « le seul blanc », a-t-il dit, dans le métro à six heures du soir, à la station Châtelet. Ce que j’appelle Grand Remplacement c'est le changement de peuple, c'est la substitution d’un ou plusieurs peuples à celui qui se trouvait ancestralement sur place, dont l'histoire attestait la coïncidence séculaire, ou millénaire, avec le territoire envisagé.
Si d'aucuns parmi vous pouvaient encore me trouver obscur, et ne pas voir très bien ce à quoi je peux bien faire allusion, il me semble que je pourrais, devant l'association France-Israël, avoir recours à une exemple qui achèverait de me faire comprendre : le Grand Remplacement est ce qui se produirait en Israël s’il y était donné suite, ce qu’à Dieu ne plaise, à la revendication palestinienne de l’ainsi nommé droit au retour. Israël, en de pareilles conditions, pourrait-il demeurer l’État hébreu, comme on dit ? La France, avec un autre peuple, ou plusieurs, serait-elle encore la France autrement que de nom, si tant est qu’elle le garde bien longtemps ?
Je me souviens m’être posé pour la première fois, peut-être, ce genre de dilemme en entendant à la radio, il y a dix ou quinze ans, une émission sur l’Espagne. Le journaliste affectait d’abord de s’inquiéter beaucoup de la situation démographique de l’Espagne, dont la population vieillissait à vue d’œil. Qui allait payer les retraites des Espagnols, demandait-il ? Heureusement il avait une réponse toute trouvée. Et après nous avoir beaucoup inquiétés sur la vieillesse des Espagnols, il pouvait nous rassurer tout à fait. Il y avait aux portes de l’Espagne une ressource merveilleuse, des dizaines et des centaines de Marocains, de Mauritaniens, de Maliens, qui se feraient un plaisir de venir dans le pays, de réduire rapidement l’âge moyen de sa population et, accessoirement, disait le journaliste, de payer les retraites des Espagnols en âge de quitter le marché du travail.
À la vérité, même sur ce dernier point, les retraites, malgré tout secondaire et même trivial à l’échelle du destin d’un peuple, d’une nation, on apprendrait bien vite que le système proposé ne fonctionnait pas si bien qu’on voulait bien nous le faire croire, qu’il avait même tendance à aggraver les choses. Mais mon étonnement et mon inquiétude n’étaient pas là. Je ne comprenais pas, et je ne comprends toujours pas, comment, si on faisait venir des Marocains ou des Mauritaniens pour se substituer aux Espagnols déficients, on allait rétablir la situation démographique espagnole (qui, telle quelle, ne me semblait d’ailleurs nullement menacée, mais c’est là un autre thème de débat, que nous allons peut-être laisser de côté pour aujourd'hui) ? Pareil rétablissement par ce moyen n’était possible qu’à la condition d'imaginer des hommes et des femmes complètement abstraits, nus, en quelque sorte, réduits à eux-mêmes, coupés de toute origine, de toute appartenance, de toute culture, aussi, car la culture ce n'est pas seulement mais c’est aussi, c’est même d’abord, la voix des morts, l'héritage des ancêtres, la mémoire des œuvres, des usages, des rites, des convictions serait-ce pour qu'elles soient reniées, ou seulement un moment refoulées. Ni la nature ni la culture, par chance, ne font les êtres comme cela, si désarmés moralement et intellectuellement, si soumis au da capo perpétuel, au constant retour à rien, faute de tout héritage. Mais c'est bien ainsi que les veut le Grand Remplacement, et bien ainsi qu'il les fabrique, grâce à l’industrie de l’hébétude, énergiquement secondée, ou préparée, par l’enseignement de l’oubli.
La question est très efficacement résumée par Christopher Caldwell dans son livre Reflections on the Revolution in Europe, Immigration, Islam and the West. Il demande : « Can you have the same Europe with different people in it ? ». On pourrait demander aussi bien, au risque de friser l’absurde, et certainement la désolation : « Pourriez-vous avoir le même Israël avec un autre peuple à l’intérieur de ses frontières ? ». Et de façon bien plus pressante, puisque la chose est déjà faite, en grande partie : « Pourrez-vous avoir la même France avec un ou plusieurs autres peuples sur son territoire ? » À sa propre question Caldwell répond non, sans la moindre ambiguïté. À la même telle que je la transpose au sujet d’Israël, je crois comprendre que les Israéliens et leurs amis répondent non également, sans la moindre hésitation. Et je réponds non moi aussi pour ce qui est de la France. Pour que l’on puisse répondre oui, dans un cas comme dans les autres, il faudrait que les peuples ne fussent rien, qu'ils n’eussent pas d’autre substance que purement administrative, pas d’histoire, pas même de passé, pas de culture, pas de réalité charnelle, pas de corps, pas de peau, pas de sang, pas d’âme.
On dira que la France et Israël, puisque je me suis permis de faire le rapprochement, ne sont pas des nations construites sur les mêmes principes, et on aura raison. On dira qu’Israël est l’État du peuple juif tandis que la France est l’État de qui veut être français, et on n’aura pas tort. Encore faudrait-t-il savoir ce que signifie cette volonté d’être français, et surtout si elle est toujours bien là. Mais c’est précisément ce dont il convient de ne pas parler.
Du Grand Remplacement en cours on peut dire ce que disait et répétait le président Delegorgue au procès de Zola, du temps de l’affaire Dreyfus :
« La question ne sera pas posée ».
Nous sommes, vous l’aurez remarqué, en période d’élection présidentielle. Le Grand Remplacement est à mon avis la commotion la plus profonde et la plus radicale, la plus définitive en ses effets, qu’ait affronté notre pays depuis le début de son histoire : plus profonde et plus radicale que la guerre de Cent ans, plus profonde et plus radicale, plus définitive en ses conséquences, que la défaite de 1940. Mais non, on fera comment si de rien n’était. Et si pour une fois on consent à nommer ce qui survient, et qui a tant été nié, ce sera pour constater que la chose est faite, qu'il n'y a plus lieu d’en parler, qu'il faut s’en accommoder, que le mieux est d’apprendre à l’aimer. On connaît le diptyque fameux : rien n’arrive, rien n’arrive, rien n’arrive, l'immigration il y en a toujours eu, elle va même plutôt diminuant. Cela c'est le premier temps. Et le deuxième (mais ils peuvent être simultanés, c’est le fin du fin) : l’immigration elle a eu lieu, elle est là, la transformation de la société française est consommée, inutile de revenir là-dessus. Le journal Le Monde, qui aura été à la fois le promoteur ardent et le chroniqueur placide du changement de peuple, évoquait très tranquillement, au début de la semaine, la fermeture de la dernière boucherie traditionnelle de Pantin, une ville de soixante mille habitant, et la remise des clefs, par le boucher, à son successeur de rite hallal, si je puis dire. La portée symbolique de l’événement ne semblait pas effleurer le chroniqueur.
J’ai tendance à penser pour ma part que même la crise, la terrible crise économique, dont je ne sous-estime surtout pas les ravages mais dont j’observe tout de même qu’à l’œil nu, et sur la plus grande partie du territoire, elle se remarque assez peu, est peu de chose, presque un leurre, auprès de l’autre, la crise démographique, celle qui ne doit pas être nommée, le changement de peuple. Et je dirai, si vous permettez, qu'en l’état actuel de la compétition pour le poste de chef de l’État il y a trois catégories de candidats. Premièrement il y a les quatre ou cinq grands, qui nous dit-on ne seraient plus que deux, ou bien quatre de nouveau depuis deux ou trois jours. Deuxièmement, il y a les dix ou douze petits, dont le nombre va se réduisant par l’effet de désistements en faveur des grands. Et troisièmement, sauf votre respect, il y a moi, petit jusqu'à l'invisibilité, invisible au point de ne pas exister.
C'est un ectoplasme qui vous parle, un fantôme, un mort, un transparent, un trou noir. Pourtant je suis un écrivain français, pas tout à fait inconnu, traduit dans plusieurs langues et dont les travaux ont fait l’objet de numéros spéciaux de revues savantes et de colloques internationaux, comme à l'université de Yale. Pourtant j'ai écrit une centaine de livres, publiés par de grands éditeurs, et dont plusieurs portent sur des sujets éminemment politiques, Le Communisme du XXIe siècle, La Grande Déculturation, Décivilisation, Le Grand Remplacement nous y revenons. Pourtant je suis le président d'un parti politique, le parti de l’In-nocence, en deux mots avec tiret (je m’expliquerai de ce nom si vous le souhaitez), qui sans être précisément un parti de masse, j'en conviens, à des militants dévoués qui se donnent beaucoup de mal, ces temps-ci, pour réunir les fameuses cinq cents signatures : il est parfaitement en ordre de marche, et dispose d’une revue de bonne qualité, les Cahiers de l’In-nocence, et d'un programme détaillé, qui lui aussi a fait l'objet d'une publication en volume, De l'In-ocence, par les bons soins de notre ami David Reinharc, ici présent.
Mais rien n’y fait. Nous n'arrivons pas à obtenir les signatures parce que les médias ne parlent pas de moi et les médias ne parlent pas de moi soit parce qu'ils ne me prennent pas au sérieux, soit parce qu’eux-mêmes n’ont pas entendu parler de moi, soit au contraire parce qu’ils ont un compte à régler avec moi, soit parce qu'ils ne veulent surtout pas qu'il soit question du Grand Remplacement qui est pourtant de très loin, je le répète, le phénomène historique le plus important, et cela quoique l’on puisse en penser d’autre part, de tous ceux auxquels nous assistons ces temps-ci et de tous ceux qu’elle a éprouvés au cours de son histoire, puisqu'il y met fin. C’est l’éternel couteau de Lichtenberg, dont on a changé la lame, et dont voici qu’on change le manche : est-ce le même couteau ?
Le Grand Remplacement n’est pas, ou ne serait pas si je pouvais faire campagne, le seul de mes thèmes de campagne. Le parti de l’In-nocence et moi nous intéressons tout autant aux questions d'éducation, et l'une des mesures capitales parmi celles que nous proposons c’est ce que nous appelons la sécession scolaire. Notre constatation est que le système d’éducation, dans l’état où il est, n’est plus réformable. Bien sûr les réformes et contre-réformes abondent, les projets de réforme encore plus, mais tout cela vient trop tard, se heurte à trop de forces d’inertie, trop de corporatismes, trop d’abdication incorporée au système, trop d’idéologie, trop d’impuissance assumée et, oserais-je dire, tant elle est chevillée aux structures mêmes, anthropologique. Au demeurant l’école n’est pas seule en cause. Il y a un en deçà de l’école, quelque chose qui tient à la famille, aux nouvelles structures de la parenté, aux relations entre les parents et les enfants, aux rapports entre les générations — je me suis expliqué de tout cela dans deux ouvrages que j’ai mentionnés en passant, La Grande Déculturation et Décivilisation. De l'un et l’autre phénomène depuis le temps qu'ils durent, déculturation, décivilisation, le corps enseignant lui-même n’est pas indemne loin de là. On envisage toujours le problème de la transmission des connaissances et des exigences de la citoyenneté comme un face à face entre des professeurs exemplaires et des élèves récalcitrants ; mais depuis une ou deux générations que la question se pose les élèves récalcitrants d'hier, ceux qui n’ont pas appris grande chose et qui ont obtenu des diplômes parce qu'il était peu concevable qu’on ne les obtînt pas, ils sont une partie du corps enseignant d’aujourd’hui. Je ne suis pas un ministre en train de prendre ses fonctions et qui est obligé de dire rituellement, s’il est ministre de l’Intérieur, que la police est composée de fonctionnaires exemplaires qui font un boulot formidable ; s’il est ministre de la Justice, que les magistrats sont des gens exceptionnels et qui font dans des conditions difficiles un boulot remarquable ; s'il est ministre de l’Éducation, que les profs sont d'une compétence et d'un dévouement admirables et qu’ils font un boulot sensationnel. Pour le dévouement, je ne dis pas. Pour la compétence, et par exemple en matière de langage, de qualité de la langue, il m’arrive d’avoir quelques doutes. Bien entendu ces doutes ne portent en aucune façon sur l'ensemble des individus concernés, bien loin de là. Mais sur un assez grand nombre d’entre eux, tout de même, pour que je ne sois pas sûr qu'on puisse dire que le corps enseignant, aujourd'hui, dans notre pays, non plus que le corps judicaire, d'ailleurs, est d'une qualité bien exceptionnelle.
Pourtant, il y a nombre de professeurs excellents. Il y a aussi, et ce point nous intéresse plus directement ici, nombre de professeurs qui sont désespérés de la situation actuelle, de cet affreux gâchis. Et je le suis aussi quand je vois tant de garçons et de filles de toute origine sociale, économique, culturelle, ethnique, qui auraient pu recevoir une éducation et en faire quelque chose, quelque chose pour eux-mêmes, quelque chose pour la communauté, pour la cité, et qui ne l’ont pas reçue, cette éducation, ou si médiocre, à cause de l'état de délabrement avancé du système.
C'est en pensant à ces garçons et à ces filles conscients qu'ils sont en train de se faire déposséder d'un destin, à leurs parents, et à ceux des professeurs que j'évoquais à l'instant que nous avons élaboré l'une des propositions les plus marquantes, je crois, de notre programme : la sécession scolaire. Il ne s'agit nullement d’un passage de l'enseignement public à l’enseignement privé, encore de la création d'une quelconque système sectaire ; il s’agit, à l’intérieur du système public, d'obtenir pour les sécessionnistes un nombre de lycées et d’établissements proportionnels à leur propre nombre : un s'ils sont mille, cent s’ils sont cent mille, etc. Nous agirions sur le fondement d'un triple volontariat : volontariat des maîtres, volontariat des parents d’élèves, volontariat des élèves eux-mêmes. Nous opérons aussi à partir de l’idée que les problèmes de la transmission ne sont pas si compliqués qu’on veut bien le dire. On sait à peu près, plus ou moins consciemment, plus ou moins nettement, quel genre d'éducation donne des résultats et quel n’en donne pas. C’est l’idéologie qui complique incessamment et empêche la nécessaire reprise. L’essentiel à nos yeux est d’empêcher que qui que ce soit, voulant apprendre, dans les deux sens de ce verbe, enseigner et recevoir des connaissances, soit empêché de le faire. Les pédagogues organiques nous disent que c’est l'enfant qu'ils veulent mettre au centre du système, ou qu’il y ont déjà mis, avec pour résultat qu'il est infantile, chaotique et violent. Mais leur véritable enfant chéri, en fait, celui autour duquel tout est bâti, l'objet de toutes les attentions, c’est plus précisément l’empêcheur : celui qui non seulement ne va pas apprendre, parce qu’il ne le veut pas ou parce qu’il ne le peut pas, mais encore — et surtout s’il est deux, trois, quinze, la majorité d’une classe bien souvent — va empêcher les autres d’apprendre. Nos lycées sécessionnistes seront réservés aux professeurs qui veulent enseigner, aux parents qui veulent que leurs enfants apprennent, aux élèves qui veulent apprendre. À ces conditions, tout le monde y sera admis, sans distinction aucune de moyens ou d’origine faut-il le dire. Et ceux qui désireraient profiter de cet enseignement-là et auraient des difficultés à le suivre, par exemple parce qu’ils seraient issus de milieux “culturellement défavorisés”, comme on dit, seront spécialement aidés à le faire, par les membres d'un corps spécial d'intervention éducative, si l’on peut dire, dont la mission sera de faire en sorte qu'aucune situation scolaire indésirable et indésirée ne soit une fatalité, qu’à tout moment elle puisse être corrigée pour le meilleur, s’il y a volonté qu'elle le soit chez le principal intéressé.
À l’enseignement sécessionniste, je le répète, tout le monde sera admis qui le désirera : il s'agit en effet de rendre à la connaissance, à l'instruction, à l'éducation la qualité qui est leur est consubstantielle et qu'elles n'auraient jamais dû perdre, celle d’être un privilège, une chance, quelque chose d’éminemment désirable. À tous ceux qui les désirent elles seront prodiguées. Dans le système, en revanche, ne seront pas maintenus ceux qui ne les désirent pas, ceux qui ne peuvent ou qui ne veulent en profiter, ceux, surtout, qui empêcheraient les autres d’en profiter. Pour ceux-là, rassurez-vous, la sanction ne sera pas bien terrible : ils seront renvoyés au système actuel, dont tant de commentateurs nous disent quotidiennement tant de bien, ou du moins qu’il est si réformable. Ceux-là ne pourront pas trouver trop sévère notre sanction, puisque notre sanction ce sera ce qu’ils défendent si ardemment. Nous les laisserons à leurs réformes, et réformes de réformes — à moins que l’exemple que nous proposons n’inspire du désir à son tour, qu’il y ait de plus en plus d’aspirants au triple volontariat, et que la sécession ne devienne la norme. En attendant, il n’y a rien à perdre. Le filet de sécurité de l'expérience que nous proposons, la garantie dont jouiront ceux qui n'en voudraient pas, c’est le système actuel. Nous proposons de lui ajouter quelque chose, pas de lui retrancher quoi que ce soit.
Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous parle d’éducation et d’école au cours d’une conférence consacrée, officiellement, au Grand Remplacement, au changement de peuple, et plus précisément à l’homme remplaçable, celui qui peut être remplacé, qui n’est pas irremplaçable, c'est-à-dire qui n’est pas tout à fait un homme, un individu, et moins encore un citoyen ? C'est qu'il y a un lien étroit entre le changement de peuple et le désastre de l'enseignement national. C'est un lien actif dans les deux sens mais je n’insisterai pas aujourd'hui sur la relation de cause à effet entre le changement de peuple dans les classes et la difficulté, voire l'impossibilité d’y enseigner. Loin de moi de penser que le drame de l’école ait pour seule origine l’immigration, quoi qu’elle en soit une composante majeure. Et je ne dis pas non plus, moins encore, que l’impossibilité de la transmission soit la cause du Grand Remplacement, ce qui serait absurde. Ceux que j’appelle les Amis du désastre, les ex-niveau-montistes, ceux qui tenaient naguère qu’à l'école « le niveau monte » (ils ont un peu renoncé à cette prétention), et qui pensent et disent encore que la culture se répand, que la violence baisse, que l’immigration diminue, que d'ailleurs il y n’en a jamais beaucoup eu, que depuis des années elle va régressant, que de toute façon maintenant qu'elle est là la question n'est plus de savoir si elle est une bonne ou une mauvaise chose mais de s’adapter à elle et d’apprendre à l’aimer, que la France a toujours été un pays d’immigration, que d’ailleurs il en faudrait plus, que de façon générale il faudrait plus de ce qui semble n’avoir pas marché, plus d'immigration, plus de pédagogie, plus de plan-banlieue, plus de multi-culturalisme et de pluri-ethnisme, plus de désastre, en somme, car si désastre il y a c’est qu'on n’est pas allé assez loin, qu’on n’a pas assez cru à ce qu’on entreprenait, qu’on a tout gâché par manque de foi, nostalgie, attachement à des valeurs périmées, idéalisation du passé, et racisme, bien sûr (si on ne met pas racisme ça ne marche pas), bref, nos amis les Amis du désastre ont une théorie qu’ils adorent, c’est ce que j’appellerais la théorie de la théorie du complot.
Même s’il est bien entendu qu’ils détestent la chose, ces mots, théorie du complot, ont sur les Amis du désastre un attrait magique. Ils sont même un peu gâteux, sur ce point. Il conviendrait qu’ils renouvelassent leurs éléments de discours, comme je crois qu'on dit. Dès que quelque chose ou quelqu’un leur déplaît, et ce sont beaucoup de choses et beaucoup de monde, ils lancent à tout hasard, mais systématiquement, l'accusation de mise en avant d’une théorie du complot. Pour ma part je ne leur donne pas ce plaisir, je ne crois pas à une théorie du complot (cela dit, ce n'est pas cela qui va les empêcher de m'en prêter : les Amis du Désastre ne sont pas des philologues très scrupuleux…). Toujours est-il que ne crois pas qu'un beau jour douze ou quinze archipontes se sont mis ensemble dans un salon d’hôtel ou un salle de conseil d’administration, ou qu’ils ont réuni un colloque à la Maison de la Chimie et décidé qu'il fallait déculturer le monde pour permettre le Grand Remplacement, le remplacement de certains peuples par certains autres. Et je ne crois pas non plus, en sens inverse, que les mêmes, ou bien d’autres, se sont mis ensemble pour décider que seul le Grand Remplacement, l’interchangeabilité des peuples, permettait d’assurer l’imbécilisation du monde, sa grande déculturation, sa décivilisation, souhaitable pour leurs desseins.
Ce que je crois, en revanche, et j’irai même jusqu'à dire que j'en suis certain, que j’en mettrais ma main au feu, c'est que les deux phénomènes sont liés. Je ne dis pas que l’enseignement de l’oubli a été voulu, délibéré, choisi comme on arrête un plan. Je ne dis pas que le divertissement de masse, permanent et sans échappatoire, comme en atteste la sonorisation forcée du territoire, réponde à un projet politique méticuleusement élaboré. Je dis qu’ils étaient indispensables au changement de peuple. Ainsi que j’aime à le dire et répéter, un peuple qui sait son histoire et qui connaît ses classiques, un peuple qui se connaît lui-même et qui sait ce qu’il se doit, ne se laisse pas mener — hors cas de tyrannie assumée, contrainte policière et terreur ouverte — dans les abymes innommables du temps. Mais l’hébétude rend la terreur inutile, le divertissement intensif renvoie la dictature assumée au magasin des accessoires. Il fallait le désastre de l’enseignement national, il fallait l’enseignement de l'oubli, il fallait l'imbécilisation médiatique, il fallait l’industrie de l’hébétude, il fallait le pédagogisme, il fallait la répudiation officielle de la culture générale, il fallait le changement systématique du sens des mots, musique, culture, cités, jeunes, quartiers populaires, sans papiers, il fallait Laurent Ruquier, Philippe Meirieu, Richard Descoings, Laurent Muchielli, le complexe médiatico-politique, le chœur des Amis du désastre et leurs applaudissements en boîte de conserve, la politique devenue spectacle, le show business devenu prescripteur idéologique, leur interchangeabilité pour permettre l'interchangeabilité des peuples, et d'abord des individus.
Non, pas d'abord. L'interchangeabilité a eu des débuts plus modestes. Je suis si peu adepte de la théorie du complot, n’en déplaise à mes amis du Mrap, que je crois que tout est lié, qu'il est impossible d’isoler un élément causal qui ne soit à son tour une pièce d'une énorme machine aujourd'hui prête à nous broyer. Mais ce ne serait pas très grave car nous sommes des hommes remplaçables. Je ne serais pas étonné que le Grand Remplacement ait commencé avec la révolution industrielle ; ou peut-être seulement avec sa phase triomphale, où Charlie Chaplin et Fritz Lang ont vu et montré très justement l'entrée dans les véritables Temps Modernes : le moment de la taylorisation. Ce sont les instruments de production qui d’abord ont été remplaçables, et bientôt ç’ont été les objets produits. Nous sommes entourés et nous nous servons du soir au matin d’objets remplaçables, à la seule condition bien sûr d’y mettre le prix. Mais ce prix est de toute façon bien inférieur à ce qu'il serait s’il s'agissait de substituer à un objet irremplaçable un autre objet irremplaçable. Le remplaçable revient moins cher, pour tout le monde, pour le consommateur comme pour le producteur. Cependant, à la remplaçabilité synchronique, horizontale, si l'on veut, il faut ajouter la remplaçabilité diachronique, verticale, à travers le temps, qui, elle, ne profite qu’aux producteurs. Les objets sont prévus pour tomber en panne définitivement au bout d'une durée variable mais statistiquement déterminée. Et quand ils tombent en panne on ne peut plus les faire réparer, tout est prévu pour qu’il soit plus économique, à court terme, bien sûr, au moins pour le consommateur, de les remplacer — plus économique, mais certainement pas plus écologique, il va sans dire.
Je dis les objets, je pourrais dire les maisons, aussi bien. Nous sommes la première civilisation qui construit pour dix ans, vingt ans, trente ans peut-être. Je me souviens que lors de l’inauguration, il y a quelques années, du viaduc de Millau, une des grandes réalisations du régime, à quelques dizaines de kilomètres du pont du Gard, il nous fut annoncé, comme un grand prodige, qu'il pourrait être en service au moins quarante ans, comme une centrale nucléaire. Et je jure avoir entendu donner, en guise d'explication à la situation désastreuse d'un lycée ravagé par la violence et par l’“échec scolaire”, comme on dit pudiquement, sa vétusté — songez : il avait été construit en 1977. Que peut-on espérer faire de bien, voulez-vous me le dire, quelle éducation a-t-on la moindre chance de transmettre, dans un lycée construit en 1977, on vous le demande ? Jadis les institutions d’enseignement étaient d’autant plus prestigieuses qu’elles étaient plus anciennes. Aujourd'hui, si elles ont trente ou quarante ans, elles risquent d’être récusées pour vétusté.
J’ai nommé au passage les centrales nucléaires, j'aurais pu évoquer la situation écologique. Est-ce à cause de ces menaces, ou des armes de mort entre des mains démentes, que l’espèce, inconsciemment, paraît ne pas croire à sa survie, qu’elle paraît ne plus bâtir que pour la mort, qu’elle incorpore la mort à tous ses matériaux ? Il ne faut pas s’y tromper en effet : remplaçable veut dire périssable, et l’inverse. Mon ami le philosophe Robert Redeker, celui-là même sur qui pèse depuis plusieurs années maintenant, à la suite d’un sien article dans Le Figaro sur la violence islamique, une menace de mort qui l’oblige à vivre caché et sous constante protection policière, comme Salman Rushdie, a bien montré le lien entre remplaçabilité et thanatocratie, entre cosmétique et interchangeabilité. Le corps est d’abord remplaçable par pièces, par morceaux, selon une structure empruntée à l'industrie taylorienne : et de fait il n’y a plus guère en vous de pièce, cœur, rein, sein, sexe, main, bras, visage, que la chirurgie ne puisse à présent changer, à condition de disposer de la pièce de remplacement, dont il est indispensable de posséder une réserve toujours plus large, jusqu’au moment où ces pièces de rechange indispensables au système pourront elles-mêmes être remplacées à volonté, produites et presque auto-produites : cœurs artificiels, cellules souches, bébés médicaments. Mais le corps est ensuite remplaçable en masse, à l'unité. C’est l'avènement du corps planétaire, promu par le sport-spectacle et par l’industrie du divertissement, eux-mêmes de plus en plus difficiles à distinguer de l’activité politique, qui se déroule de plus en plus dans des stades, des Zénith et sur les plateaux de la télévision de variétés. Cet avènement du corps planétaire est bien décrit est analysé par Redeker, encore une fois, dans son effrayant Egobody. Après avoir rappelé la remarque de Kant sur la façon dont le corps danois, au sein même de la race blanche — je garde la terminologie de Könisberg… — se différencie du corps espagnol, il écrit :
« La différence des corps recoupait la différence des nations. Il y avait aussi une différence intérieure aux nations : le corps d'un Gascon de Tarbes se différenciait de celui d’un Alsacien de Strasbourg. Toutes ces différences ont été balayées par l’inexorable progression d’un corps planétaire, le “body”, promu par les sportifs, les mannequins, les Ken et les Barbie présentant les journaux télévisés sur les petites chaînes “tout-info”, mais aussi par les vedettes des industries du divertissement.
« Le triomphe du corps planétaire signe évidemment la fin de la différence des corps. [2]»
Cependant la fin de la différence des corps est peu de chose comparée à la fin de la différence des âmes, des esprits, des habitudes, autant dire des cultures et des civilisations, telle qu’elle est rendue nécessaire par l'exigence d’interchangeabilité générale, plus couramment appelée mondialisation. La mondialisation peut être critiquée, c'est encore permis, et il arrive qu’elle le soit. Mais elle a des amis et des alliés hauts placés et bien vus, très appréciés, très admirés, très aimés, qui, eux, sont tout à fait incriticables, je veux dire impossibles à critiquer quand bien même ils prêteraient à l’être ; et leur réputation d’être au-dessus de tout soupçon la protège, elle, par métonymie.
Au premier rang de ses alliés respectables entre tous, la démocratie et l’antiracisme post-génocidaire.
Pour la démocratie rien n’est plus précieux que l’égalité. C’est son “cœur de métier”, comme dirait la publicité. Or l'égalité est indispensable à l’interchangeabilité générale. Voyez comme sont difficiles, presque impossibles, les échanges entre cultures, ou bien faut-il dire civilisations, qui n’accordent pas le même prix à la vie humaine. À cet égard je n’ai jamais pu comprendre comment les Palestiniens pouvaient bien accepter d'échanger cent, deux cents ou cinq cents d’entre eux contre un seul Israélien, et parfois un Israélien mort. Non seulement ce n'est pas du tout démocratique, mais surtout c’est très contraire à l'égalité entre les …, entre les … — ici toute sort de mots impossibles, vous remplirez pour moi les blancs. Ce type d’échange me semble affreusement humiliant pour les Palestiniens. Il me semble qu’ils devraient insister, quand ils rendent la liberté à un Israélien enlevé, pour que soit libéré en échange un seul Palestinien détenu.
L'antiracisme dogmatique, par sa seule existence, est tout aussi favorable à la doctrine remplaciste. J’ai eu plaisir à constater depuis longtemps que mes analyses, si l’ose dire, sur ce point, recoupent parfaitement celles de votre président, Gilles-William Goldnadel. Nous sommes parfaitement d’accord lui et moi, lui récemment encore dans ses Réflexions sur la question blanche, moi dans un petit essai intitulé “La deuxième carrière d’Adolf Hitler”, texte repris dans un recueil au titre lui-même emprunté à Alain Finkielkraut, Le Communisme du XXIe siècle — par quoi Finkielkraut et moi voulons désigner précisément l’antiracisme dogmatique, l'antiracisme sorti de son lit, la morale, pour se convertir en pouvoir, et très vite en pouvoir abusif, répressif, oppressif — parfaitement d’accord, dis-je, Goldnadel et moi, je crois, pour voir dans le désastre entre les désastres, le génocide, les camps de la mort, le fondement d’une impossibilité à défendre tout ce qui de près ou de loin a pu paraître associé à Hitler et à la solution finale et bien sûr compromis par eux, irrémissiblement : je veux dire l’État, je veux dire les frontières, je veux dire la citoyenneté en tant qu'elle implique nécessairement quelque chose qui n'est pas elle, une non-citoyenneté, une étrangèreté ; et je veux dire a fortiori la patrie, l’héritage culturel, les traditions nationales — ne parlons même pas de la race, sise au sommet phosphorescent de l’innommable.
« J’ai décrit plus haut, écrit Me Goldnadel, le phénomène de détestation de l’État-nation occidental et son origine shoatique ».
Et plus loin : « Il faut considérer ce phénomène de détestation de l’institution étatique issu du choc de la Shoah d’une mortelle gravité pour le monde encore libre et encore civilisé ».
Nous en arrivons lui et moi, séparément, aux mêmes images, aux mêmes mots, et en tout cas au même nom. Je parle de deuxième carrière d’Hitler, il parle de dernière ruse d’Hitler… ou du diable.
De cette deuxième carrière, de cette dernière ruse, il tire un constat sans concession de la menace non pas proprement politique, ou militaire, mais idéologique et presque éthique, qui pèse sur Israël. Je souscris entièrement à son analyse, ainsi formulée :
« Et aujourd’hui, le sionisme, le désir de voir le peuple juif construire et conserver un État mono-national, se heurte de plein fouet à la conception prétendument moderne et soi-disant humaniste qui considère comme dépassée et ethnocratique la nécessité de voir un peuple jouir de son indépendance et défendre militairement ses frontières en cas de menace. »
De cette deuxième carrière d’Adolf Hitler, de cette dernière ruse du diable, je tire sans gaieté le constat de la menace non pas tant politique — quoi qu'elle le soit aussi, de même qu'elle est économique —, mais surtout existentielle, ontologique, qui pèse sur la France. Je ne serais pas étonné, j'ai même bon espoir, de voir Gilles-William Goldnadel apporter sa caution à cette façon de voir, lui qui résume admirablement l'apparent paradoxe de la situation actuelle comme un virtuel échange de bons procédés entre nous, et ce sera presque ma conclusion :
« Que ce soit une partie du peuple juif qui entende incarner, à contre-courant historique et politique, l’esprit de réaction occidental au progrès que constituerait un monde nouveau sans murs ni frontières, ce peuple même qui a le plus souffert de cette conception étroitement rétrograde de la nation, est ressenti comme une trahison par les plus bienveillants, et comme la confirmation de leur prévention pour le peuple de l’élection par les plus sévères. »
J’espère compter parmi les plus bienveillants, Cher Gilles-William Goldnadel, et je ne vois certes nulle trahison dans l’apparent paradoxe que vous soulignez. Je suis trop disciple de Roland Barthes, d’autre part, et trop adepte de la bathmologie, cette science à demi-plaisante des niveaux de langage et des strates alternée de sens, qu'il inventa comme en se jouant et que je prends plus au sérieux que lui, trop barthésien et bathmologue, donc, pour ne pas distinguer plutôt, dans ce beau retournement sémantique, dans cet anneau de Moebius de la réflexion sur ce que c’est qu’une nation, la promesse d’une nouvelle alliance.
[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, II, VII, Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres complètes, II, pp. 293-294. (retour au corps du texte)
[2] Robert Redeker, egobody, La fabrique de l’homme nouveau, Fayard, 2010. (retour au corps du texte)
_________________ D.B.
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