Esprit & Vie
Revue catholique de formation permanente
Abraham. Enquête sur un patriarche
Cette fois encore, notre rubrique Études bibliques est consacrée à la présentation d'un livre. Si nous les présentons de manière aussi complète (voir Paul le converti. Apôtre ou apostat, dans Esprit et Vie n° 107, p. 17), c'est que nous pensons qu'il s'agit de livres importants. Dans ce numéro, c'est la figure d'Abraham qui est détaillée dans le livre d'Abraham Ségal, Abraham, enquête sur un patriarche [1] .
Il y a quelques années, Abraham Ségal, d'origine roumaine, avait publié aux éditions Plon une première Enquête sur Abraham. Abraham Ségal décide de confier aux éditions Bayard le même ouvrage pour en proposer, comme on dit, une édition revue, augmentée et actualisée, avec la collaboration d'Annie Ségal. Entre 1996 et 2003, l'auteur a fait connaître cette Enquête sur Abraham à la télévision en diffusant un film, sorti en salles, dans le circuit Art et Essai, en mars 1977.
D'entrée de jeu, écartons l'idée d'une enquête « policière », comme le suggère l'éditeur soucieux de valoriser l'originalité de la démarche. Ce qui compte, c'est l'extraordinaire parcours entrepris par l'auteur dont le prénom explique en partie le choix de son sujet. Étant intéressé depuis de longues années par l'histoire de l'exégèse et également par la Wirkungsgeschichte (ce qui est traduit de façon un peu littérale par « Histoire des effets du texte »), je suis particulièrement intéressé par la démarche de Ségal. Ce n'est pas en vue d'apprécier la justesse des thèses exégétiques développées dans l'ouvrage que je le présente mais je veux souligner l'apport original de cet étonnant panorama. Ce n'est pas à proprement parler une histoire de l'exégèse de la geste d'Abraham : certes, l'auteur cite Flavius Josèphe et Philon, mais il ne s'attarde pas sur l'époque patristique (sinon, en citant Irénée, Origène, Tertullien, Jean Chrysostome et Jean de Damas) ou du Moyen Âge (sauf Rachi) : il est attentif à l'exégèse de la période moderne. Fait exception l'étonnant commentateur que fut et demeure Sören Kierkegaard.
Ce qui fait l'objet de l'ouvrage est la présentation, sous forme d'interviews et de dialogues, chaque fois que cela était possible, des exégèses, des explications, des implications et des explicitations relatives à ce « personnage considérable ». Aussi est-ce avec un immense intérêt et une inévitable patience qu'on prendra connaissance de ce que peuvent penser et écrire des gens aussi divers que « des archéologues, des historiens, des théologiens, des philosophes et des psychanalystes, des écrivains et des artistes », qui sont autant de témoins de cette histoire énigmatique. À ces dialogues d'universitaires s'ajoutent des cinéastes et des journalistes qui rendent actuelle la geste d'Abraham en référence à la seconde Intifada et aux sacrifices israéliens et palestiniens de notre génération.
1. Place d'Abraham dans la Bible et les religions monothéistes
L'ouvrage se compose de trois parties : I. L'ancêtre et sa mémoire (avec l'analyse moderne de l'apport de la Genèse et du Pentateuque en général). II. Le père des croyants (saint Paul, Philon et le midrash). III. Un héros de notre temps ? (Sören Kierkegaard, Kafka, l'Aqédah et Massada). Sur près de cinq cents pages, l'auteur captive son lecteur, sans que jamais l'attention baisse, à la condition d'entrer dans le rythme de l'ouvrage. Si, selon son auteur, l'histoire d'Israël commence avec la fin du chapitre 11 de la Genèse, il renvoie dos à dos ceux qui soutiennent et ceux qui contestent le caractère historique du père d'Isaac. Ce qui l'intéresse, c'est précisément « l'effet de sens » qui produit la lecture et la relecture de cette aventure, en concentrant toutefois son effort sur le chapitre 22 de la Genèse, dont le commentaire revient de façon récurrent dans chacune des trois parties. Aussi nous présenterons l'interprétation de l'Aqédah - le sacrifice d'Isaac - dans un deuxième temps.
Nous croiserons au cours de notre itinéraire des exégètes bien connus, comme Cazelles, Beauchamp, Nodet, Puech, Römer, Ska et aussi Mar-Alain Ouaknin, Claude Vigée et Élie Wiesel.
Itinéraire du patriarche
Comme quelques autres exégètes (dont Jacques Cazeaux), Abraham Ségal commence la lecture au chapitre 11 de la Genèse, car il rappelle que tout commence en Genèse 11, 27 où nous lisons que Térah engendra Abram et Nahor… Térah prit son fils, son petit-fils et sa bru, Sara. Il les fit sortir d'Ur en Chaldée et ils s'établirent à Harran. C'est dans ce texte biblique que l'enquête prend son point de départ et des chapitres 11 à 25, nous suivons dans la Genèse le « cycle d'Abraham ».
Ségal propose, dans les pages 27 à 31, l'itinéraire d'Abram-Abraham, qu'offrent ces quatorze chapitres et dont voici les étapes principales :
- Tout commence par la promesse faite par Yahvé de donner à la descendance d'Abram la terre de Canaan. Chassé par la famine, Abram marche vers l'Égypte et il présente sa femme Saraï comme sa sœur au pharaon qui, comprenant sa méprise, chasse le couple et ses serviteurs.
-De retour en Canaan, Lot choisit Sodome dans la plaine fertile du Jourdain et Abram demeure dans les collines plus rudes de Canaan. Yahvé lui renouvelle sa promesse. Abram installe son sanctuaire aux chênes de Mambré, près d'Hébron.
- Pour sauver Lot, Abram intervient dans une guerre contre plusieurs rois de la région. Il parvient à vaincre les plus puissants, délivre Lot et reçoit la bénédiction de Melchisédech, roi de Salem [de Jérusalem].
- Dans une vision d'Abram, Yahvé lui renouvelle ses promesses. Abram qui doute, se voit partenaire du Dieu de l'Alliance. Yahvé lui annonce le lointain avenir de ses descendants : exil, servitude, exode, puis conquête de Canaan.
- Incapable d'enfanter, Saraï donne à Abram Hagar pour avoir par elle un fils. Hagar fuit sa maîtresse dans le désert, mais l'ange demande à Hagar de retourner et de supporter les brimades de Saraï. Abram devient le père de son premier fils, Ismaël.
- Treize ans plus tard, El Shaddaï confirme son alliance avec Abram dont il change le nom en Abraham. Il lui est demandé de circoncire les mâles de son clan et lui annonce la naissance d'un fils de son épouse Sarah : c'est avec Isaac que l'Alliance se perpétuera.
- Aux chênes de Mambré, les trois visiteurs confirment la naissance d'Isaac. Abraham intervient pour sauver Sodome où habite Lot qui seul sera sauvé avec ses deux filles, sa femme sera transformée en colonne de sel. Ses filles assurent la descendance de Lot : d'où naîtront les Moabites et les Ammonites.
- En route vers le Négueb, Abraham présente de nouveau Sarah comme sa sœur : Ahimèlek proteste de son innocence. Le roi le comble de présents et invite généreusement Abraham à s'installer où il veut dans son pays.
- La naissance d'Isaac est fêtée par ses parents mais elle est suivie par la querelle entre les deux mères. Hagar s'enfuit avec Ismaël dans le désert. Dieu lui promet de faire d'Ismaël un grand peuple. À propos d'une mésentente à propos d'un puits, Abram et Ahimèlek concluent une alliance ; Abraham invoque le nom de Yahvé.
- C'est à ce moment-là que se situe la grande épreuve d'Abraham à qui Dieu demande d'offrir son fils en sacrifice… (Nous y reviendrons en détail plus loin).
- Le cycle d'Abraham s'achève par la mort de sa femme Sarah enseveli en Canaan, par le mariage d'Isaac avec Rebecca, et par sa mort. Abraham sera enseveli dans la grotte de Makpéla par Isaac et Ismaël.
Ce récit captivant, résumé de façon précise, a de quoi surprendre. Et Ségal n'a pas tort d'en relever les contradictions (le comportement du patriarche avec le pharaon et Ahimèlek, son ambiguïté avec Sarah et Hagar d'une part et de l'autre avec Ismaël et Isaac, enfant de la promesse). Il relève les répétitions (double mensonge sur Sarah, fuite de Hagar avant et après la naissance d'Ismaël). L'auteur note la diversité des noms : Abram-Abraham, Saraï-Sarah, et pour Dieu : Yahvé, Élohim, El Shaddaï, El Elyon (« Dieu très haut »), El Olan (« Dieu de l'éternité »). Et encore : que penser de l'âge d'Abraham et de Sarah à la naissance d'Isaac ? Et pour finir, « sur quelles réalités historiques, sociologiques, sont fondées les récits de la Genèse ? »
Abraham Ségal est bien inspiré de commencer par interroger le P. Cazelles qui souligne que, à la base des récits de ce cycle d'Abraham, les lieux évoqués ont eu, par la suite, une grande importance dans l'histoire d'Israël. Il admet que de grandes incertitudes demeurent, car il n'existe aucun indice épigraphique direct sur les patriarches. Cazelles est convaincu que la première mise par écrit de la Genèse n'a pu s'effectuer avant le règne de Salomon. Autre grand connaisseur de cette question, André Lemaire préconise une démarche historique qui rapproche Abraham et David, car c'est, selon lui, de l'entourage du roi qu'est venue la mise par écrit. L'élite judéenne était particulièrement concernée par l'histoire patriarcale : « Nous avons tous le même ancêtre. » Après André Lemaire qui défend le « modèle davidique », Ségal a le bonheur de converser avec Thomas Römer et Albert de Pury. En reprenant chacune des étapes du cycle d'Abraham, les deux exégètes helvètes montrent que, chaque fois, on découvre un personnage différent, ce qui permet à l'auteur biblique de lister « les principales tendances théologiques ». Quant à Pierre Gibert qui s'appuie sur les travaux de Gunkel, il affirme : « Il n'y a pas qu'un Abraham, mais des milliers ! », ce qui réduit l'importance de la question historique, tant dans le récit de la vocation que dans celui du sacrifice.
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